Pas besoin de styles pour apprendre

Pas besoin de styles pour apprendre
©Anaïs BAIXES Kinésiologue Nantes

« Nous avons évolué pour construire une image du monde à travers le travail à l’unisson de nos sens, qui exploitent l’immense inter-connectivité présente dans le cerveau. » Susan Greenfield (neuroscientifique).

Une idée fréquemment retrouvée dans le domaine de l’enseignement est « la théorie des styles d’apprentissage ». Il s’agit de définir des styles préférentiels basés sur des modalités sensorielles : visuelle (par des images ou schémas), auditive (en écoutant ou en répétant à voix haute) ou kinesthésique (en manipulant des objets) et de penser que ces préférences lorsqu’elles sont utilisées, favorisent la façon dont nous apprenons.

Cette idée est très séduisante, elle répond à l’envie de considérer les besoins individuels de chacun, mais elle n’a jamais été prouvée. Il n’y a pas de données qui valident l’efficacité de cette théorie.
Nous n’avons pas un mode d’apprentissage unique mais multi-sensoriel faisant intervenir l’ensemble de nos réseaux neuronaux conjointement et non pas indépendamment.


Un neuromythe

La théorie des styles d’apprentissage est fortement ancrée dans l’enseignement et pourtant elle ne s’appuie sur aucune donnée probante.
Par le désir de répondre aux besoins individuels en matière d’apprentissage, certaines idées fausses, mais qui semblent intuitivement fondées continuent de circuler dans le milieu de l’enseignement. Ces idées reposent sur une description de fonctionnements du cerveau non validés par la recherche scientifique. Elles sont qualifiés de neuromythes : fausses croyances sur le cerveau et l’apprentissage.
On peut citer parmi elles : la dominance hémisphérique (voir article « Hémisphères cérébraux équilibrés« ), les intelligences multiples, l’utilisation de 10 % du cerveau, les exercices de coordination, tout se joue avant 3 ans…

Croire que nous différons dans notre manière d’apprendre est une idée très populaire. Certes nous avons tous des préférences sur la manière dont nous souhaitons recevoir de l’information.
Nous percevons de façon simultanée les informations venues du monde extérieur par tous nos sens, mais nous sommes conscients de percevoir une seule information sensorielle à la fois.
Si nous pouvons en effet préférer une méthode d’apprentissage à une autre, cette préférence ne favorise pas un meilleur apprentissage ni ne garantit notre réussite.
Même si notre cerveau est doté d’aires sensorielles distinctes, l’idée que l’une d’entre elles puisse être stimulée de manière isolée et puisse dominer les autres, est incompatible avec les connaissances actuelles sur l’architecture fonctionnelle du cerveau. Bien que nous ayons des préférences d’accès à l’information, c’est l’ensemble des sens qui favorise sa mémorisation.
Ainsi, une élève dite « auditive » qui excelle en musique n’apprendra pas forcément mieux la géographie en écoutant plutôt qu’en regardant la leçon.
Outre le fait de ne pas donner de résultats, cette théorie peut nuire à l’apprentissage.


Effet défavorable

La présence de fausses croyances peut induire une mauvaise compréhension du processus d’apprentissage. Nous pouvons être amenés à privilégier des pratiques qui ne soient pas optimales en terme d’enseignement, induisant un investissement de temps et d’énergie inutile.

Lorsque l’on s’adresse constamment à un individu par sa préférence sensorielle, on risque de l’empêcher de développer sa capacité à apprendre autrement.
Etiqueter les enfants selon leur style d’apprentissage peut influencer la perception qu’ils ont d’eux même, et ainsi laisser penser qu’ils ne sont pas capables d’apprendre selon une autre modalité. Cette catégorisation peut faire croire à tord à un enseignant qu’un élève ne peut pas réussir s’il ne prend pas en compte son style d’apprentissage.
Les styles d’apprentissage sont des catégories réductrices, limitant les possibilités d’apprendre.


Mieux apprendre

Si on n’apprend pas mieux en fonction de notre préférence, c’est le contenu pédagogique qui mobilise un type de traitement de l’information plutôt qu’un autre. C’est lui qui détermine le choix de la modalité sensorielle la plus adaptée. Pour apprendre la musique : écouter et manipuler un instrument, pour apprendre à lire : lire encore d’avantage !

L’apprentissage est un processus d’intégration de l’information au travers des cinq sens. Il est préférable de varier la transmission en utilisant tous les systèmes de perception et de représentation : visuels, auditifs, tactiles, gestuels, ou émotionnels.

Le cerveau n’est pas figé dans un mode de fonctionnement, il est malléable et change au fur et à mesure qu’il apprend. Des connexions entre les neurones peuvent se faire ou se défaire au gré des apprentissages.

Voici quelques stratégies qui permettent de favoriser l’apprentissage :

-apprendre par petits morceaux plutôt qu’essayer de tout assimiler d’un seul trait.
-miser sur la répétition : plus on demandera souvent à son cerveau de trouver le chemin pour récupérer en mémoire une information, plus ce sera facile de s’en souvenir.
-insérer délibérément des « capteurs d’attention » environ toutes les 10 minutes afin de susciter de l’intérêt et d’éveiller des émotions.
-savoir que les effets visuels prennent toujours le dessus sur le texte dans notre mémoire. Une image retiendra plus notre attention qu’un simple texte.
-donner plus souvent des pauses au cerveau.
-garder le cerveau actif par des mouvements (coordonnés ou non, l’important c’est de bouger!)
-instaurer un climat de confiance et d’encouragement de la part de l’enseignant créant un état de détente propice à l’attention et aux émotions agréables.

La réussite n’est pas déterminée que par l’intelligence et les talents, même si ceux-ci vont contribuer à la qualité de l’apprentissage ils ont besoin d’être motivés.
Le processus d’apprentissage ne peut être efficace que si nous avons la volonté d’apprendre. Pour cela nous devons y trouver de l’intérêt, du sens, et donc de la motivation ! La motivation est indispensable à tout apprentissage, elle est la clé de l’efficacité, elle nourrit le plaisir d’apprendre.
La joie, l’espoir, la sensation de dépassement de soi, l’humour, la facilité, le sentiment de liberté, la fierté, l’enthousiasme… sont tous des carburants qui vont nous permettre de consolider les apprentissages. Pour cela nous devons être détendus donc apprendre dans un climat serein est nécessaire (le stress crée des blocages dans la transmission des informations au niveau cérébral, réduisant notre capacité à raisonner).
On a tous fait l’expérience de mieux mémoriser et apprendre sur un sujet suscitant un réel intérêt pour nous. Alors qu’à l’inverse, un sujet ennuyeux nous demandera beaucoup plus d’effort.

La notion d’utilité est aussi primordiale, plus ce que nous apprenons nous apparaît utile dans notre vie, plus il va éveiller en nous la curiosité et l’intérêt.
Les apprentissages doivent être au service de la vie et non pas l’inverse.


Conclusion

Mieux connaître les neuromythes dans l’enseignement permet d’optimiser ses méthodes et de ne pas tomber dans le piège limitant de la catégorisation.
Que l’on ait une préférence pour les images, les sons ou la manipulation, on n’apprend pas mieux d’une façon ou l’autre. C’est le résultat de l’intervention de l’ensemble de nos sens qui est efficace.
Rester dans ses préférences c’est entretenir des automatismes, or apprendre c’est se dépasser et accepter de sortir de ses automatismes pour aller vers la nouveauté.

Notre cerveau est fait pour recevoir des informations venant de tous nos sens et c’est grâce à cette diversité qu’il peut optimiser l’apprentissage.
La motivation et le plaisir restent les moteurs essentiels à un apprentissage réussit, peut être parce qu’ils le sont aussi pour la vie de tous les jours !


Sources:

Jérémie Blanchette Sarrasin et Steve Masson : « Connaître les neuromythes pour mieux enseigner. » 2017
Luc Rousseau et Jeanne Brabant-Beaulieu : « Le neuromythe des «styles d’apprentissage» VAK (visuel, auditif, kinesthésique): une tentative de démystification auprès d’apprentis enseignants franco-ontariens. » Revue Neuroéducation journal, vol. 6, No 1, 2020
Luc Rousseau, Yvon Gauthier et Julie Caron : « L’utilité des « styles d’apprentissage » VAK (visuel, auditif, kinesthésique) en éducation : entre l’hypothèse de recherche et le mythe scientifique. » Revue de psychoéducation, Vol. 47, No 2, 2018
Nicole Mazô-Darné : « Mémoriser grâce à nos sens. » Cahier de l’APLIUT, Vol. XXV, No 2, 2006.
Philippe Meirieu, « Le plaisir d’apprendre », 2014